Mercredi, 22 Février 2012

La psychologie du poisson

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Nous avons vu que le cerveau des poissons est dépourvu des centres volumineux dont dépendent notre intelligence, notre mémoire, nos sentiments, notre conscience. C’est un indice que leur comportement n’est pas directement comparable au nôtre, mais cela ne prouve pas qu’ils sont absolument privés de ces facultés. Quant à la conscience des animaux nous ne pouvons rien affirmer. Il nous est impossible de savoir s’ils agissent "le sachant et le voulant" lorsqu’ils attaquent, fuient, partent en migration, protègent leurs oeufs ou leur progéniture. Nous pouvons seulement admettre que pour les poissons c’est très improbable. Sont-ils intelligents ? Si l’on entend par intelligence la faculté de penser, de prévoir, de supputer des chances de choisir en cas d’alternative, la réponse est à coup sûr négative. C’est à peine si certains, animaux supérieurs, très voisins de l’homme, montrent des lueurs de cette sorte d’intelligence.

Mais les poissons ne sont pas de simples automates, leur comportement varie dans une certaine mesure selon les circonstances. Ils ont, si l’on veut, une sorte d’intelligence pratique, élémentaire. Ils sont éducables, ils sont doués de mémoire, ils peuvent acquérir des habitudes, mais ce sont des êtres beaucoup plus instinctifs que l’homme, c’est-à-dire agissant, dans des circonstances données, conformément à certains types de réactions caractéristiques de l’espèce à laquelle ils appartiennent. Leurs actes sont stéréotypés et d’ailleurs remarquablement adaptés, dans les conditions naturelles, à leur avantage et à leur survie, ou du moins à celle de leur espèce. Voici un exemple récemment découvert par le célèbre naturaliste von Frisch : les vairons vivent en banc de quelques dizaines d’individus qui évoluent souvent ensemble. Ils ont comme beaucoup de poissons l’instinct grégaire. Un tel banc, mis en présence d’un brochet dans un bassin, peut ne manifester aucun trouble, rien qui ressemble à de la crainte. Mais que vienne le brochet à saisir l’un d’entre eux, après un court instant, tous les autres s’égaillent en donnant des signes de grande panique. On serait tenté de penser qu’après un moment de stupeur, les survivants, comprenant le danger mortel qui les menace, fuient épouvantés.

Von Frisch a montré, sans contestation possible, que lorsqu’un vairon est saisi par la gueule hérissée de dents du brochet, il émane de la peau déchirée une substance qui diffuse dans l’eau et déclenche infailliblement la fuite et la dispersion de ses semblables.
Le moment de stupeur n’est que le temps qu’il faut à cette substance pour se diffuser dans l’eau. Ce n’est pas la présence d’un dangereux ennemi (dans cette expérience !) qui provoque la fuite, c’est une odeur alarmante émanant de la peau d’un semblable ! Il n’en reste pas moins que tout le banc des vairons se tient longtemps à l’écart du lieu du drame, les individus conservant apparemment la mémoire de l’impression inquiétante qu’ils ont ressentie. La fuite causée par la substance alarmante (on peut la provoquer même en l’absence d’un prédateur) est une réaction instinctive qui semble générale chez les poissons grégaires, comme le sont beaucoup de cyprinidés. On ne l’observe pas chez les perches prédatrices, ce qui d’ailleurs serait étonnant, mais, chose admirable, elle a été constatée chez de gros vairons à tendance cannibale, s’attaquant à de petits individus de leur propre espèce. Au moment où la substance se répand, l’assaillant lui-même s’enfuit le premier, effrayé autant que ses victimes. J’écris effrayé; objectivement je devrais dire "chassé", sans préjuger si sa fuite est accompagnée ou non de la conscience d’un danger et d’un sentiment de frayeur.

Essayons, pour comprendre les actes d’un poisson, d’établir une gradation entre un réflexe, un mouvement instinctif et une habitude.
Quand nous sommes attaqués brusquement au visage, nos paupières se ferment instantanément. C’est un réflexe défensif protégeant les yeux. Puis, aussitôt, nous tentons de parer le coup en repliant le bras devant le visage; c’est un mouvement que tous les enfants battus font automatiquement. Ce geste s’acquiert vite, après une ou deux taloches : c’est un mouvement instinctif que tous les hommes retrouvent spontanément. Il n’est pas immuable. Avec l’habitude l’acte s’améliore, le geste protecteur se perfectionne, l’individu menacé anticipe de plus en plus. Mais il faudra de la réflexion, un entraînement conscient et même les conseils d’autrui, pour transformer ces actes en une technique intelligente comme celle du boxeur. Il me paraît évident que les poissons ne vont pas jusque là ! Ils possèdent des réflexes, ils héritent des instincts, ils acquièrent et améliorent, par entraînement, des réactions instinctives; ils sont même susceptibles de dressage. Il est douteux que la part d’intelligence qui peut intervenir dans leurs actions soit importante, si tant est qu’il existe chez eux des actes intentionnels, prévus et plus ou moins conscients.

Nous avons vu que les vairons se tiennent durablement à l’écart de l’endroit où l’un d’eux fut saisi par un brochet. Ils sont donc doués de mémoire. Cela ne fait. aucun doute pour tous ceux qui élèvent des poissons, ceux-ci approchant à heure fixe des points où on leur apporte leurs aliments, ce qui prouve qu’ils ont à la fois la mémoire des lieux et celle du temps. L’observation montre encore qu’ils acquièrent des habitudes. Je suppose même que le pêcheur, préparant un coup, doit subtilement tenir compte de ces acquisitions d’habitude. Mais il me semble douteux que les poissons retournent par habitude à leurs frayères. Ils peuvent y revenir poussés par les mêmes besoins et dirigés par les mêmes conditions extérieures, sans qu’il soit plausible qu’ils se souviennent de la topographie des lieux, du moins quand ceux-ci sont très éloignés.

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