La vue :
On a longtemps prétendu que les poissons étaient sourds, on a admis qu’ils étaient aveugles aux couleurs, on leur a attribué un sens chimique spécial, remplaçant ou combinant le goût et l’odorat, on a imaginé les fonctions les plus diverses et les plus fantaisistes pour la ligne latérale. C’est dire l’importance des études scientifiques de laboratoire, lorsqu’il s’agit de départager les opinions divergentes et souvent contradictoires des observateurs. Sans ces expériences, on discuterait encore à perte de vue, même chez les spécialistes...
La vue, comme chez les mammifères, on observe des espèces dont la vue est excellente et d’autres qui sont pratiquement aveugles. Quand même on aurait établi que l’œil de l’anguille est très déficient et qu’elle voit fort mal, on n’aurait pas le droit, pour autant, de contester que la truite soit capable de discerner les infimes détails de structure ou de couleur qui différencient une mouche sèche d’une autre. Mais j’ajoute pour avoir observé moi-même de telles mouches à la lunette sous-marine - que rien ne prouve non plus que les détails qu’on s’efforce d’imiter soient ceux-là mêmes qui déclenchent l’attaque d’une truite.
Quoi qu’il en soit, la truite, de toute évidence, voit des différences entre des mouches fort semblables et d’ailleurs saisit, même hors de l’eau, des insectes minuscules. Elle a donc une vue excellente. Mais alors, il est impossible qu’elle confonde une mouche artificielle avec un insecte que cette mouche est sensée imiter. J’ai aussi constaté que près de la surface, un devon ou une cuillère ne peuvent pas être confondus visuellement, même à distance, avec une proie quelconque. Ces faits tendent à prouver que le poisson, doté d’excellents organes des sens, est privé de la capacité d’analyser ses sensations et qu’il réagit par automatismes aux impressions du dehors. En tout cas, quand un poisson se laisse prendre à un leurre, ce n’est pas la perspicacité qui le distingue !
L’œil du poisson fonctionnant dans l’eau, c’est dans l’eau qu’il faut étudier ses qualités optiques. Sa lentille, le cristallin, est pratiquement sphérique et concentre les rayons visuels au maximum. Les images des objets se forment donc en avant de la rétine, le poisson est myope. Ce cristallin n’est pas déformable comme le nôtre, l’accommodation se fait exactement comme dans un appareil de photographie où la mise au point résulte du déplacement de l’objectif.
Les images sont au point pour des objets très rapprochés, puisque l’œil est myope, mais l’accommodation permet la vue à distance. Le cristallin pour cela est tiré en arrière et rapproché de la rétine par un muscle spécial, le muscle lenticulaire. Quand ce muscle se relâche, la lentille revient en avant sous l’action de son ligament suspenseur. La rétine comprend des cônes et des bâtonnets, les premiers sensibles aux couleurs, les seconds à la quantité de lumière. Sa structure est moins fine que celle de notre rétine, on pourrait la comparer à du film ordinaire, tandis que nous disposerions de film à grain fin. La figure 10 donne une idée schématique des modifications des cellules rétiniennes selon la quantité de lumière qui les atteint. Si la lumière est abondante, les cellules noires (P) s’allongent, les bâtonnets s’enfoncent en profondeur, les cônes restent à la surface. Dans la pénombre, les cellules noires se rétractent, les bâtonnets viennent en avant, les cônes se retirent en profondeur. Dans cette dernière situation, les bâtonnets sont disposés au mieux pour recevoir toute la lumière disponible.
La vision des couleurs par les poissons est maintenant un fait bien établi. Les travaux de laboratoire ont confirmé que certains poissons, en tout cas, sont particulièrement sensibles aux radiations rouges ou orangées. Dans la lumière atténuée, la vision des couleurs diminue rapidement et en expérience les poissons ne discernent plus le rouge, par exemple, des diverses teintes de gris. On sait que la pénétration des diverses radiations dans l’eau est très différente. Le rouge est absorbé le premier, c’est le violet qui pénètre le plus profondément. Cette pénétration des rayons varie considérablement, elle est très faible dans les eaux troubles ou chargées d’un abondant plancton. On sait que les rayons lumineux obliques sont réfractés au passage de l’air dans l’eau, et que les objets immergés ne sont pas exactement où on les voit de la rive, mais plus près qu’il ne semble et plus aplatis qu’en réalité.
Passé une certaine obliquité, les rayons sont même réfléchis par la surface comme par un miroir et les objets dans l’eau deviennent invisibles. Inversement, et pour la même raison, les objets sur la rive apparaissent au poisson aplatis, écrasés, déformés. A mesure que le poisson s’enfonce, une plus grande partie de ces objets lui deviennent invisibles. Pour un être aquatique, à une certaine profondeur, l’obscurité peut être complète alors que le soleil brille encore à l’horizon, parce que les rayons trop obliques ne pénètrent plus dans l’eau.
Il convient peut-être d’observer encore que la plupart des poissons d’eau douce ont les yeux très latéraux et que leur champ de vision binoculaire est faible (environ go degrés); or, c’est par vision binoculaire que nous apprécions vraiment bien les profondeurs et que les objets s’individualisent. En revanche, les poissons voient tout autour d’eux, leur angle de vue approchant du cercle complet, puisqu’il atteint au moins 300 degrés. S’accroupir sur la rive pour demeurer invisible est une bonne tactique, mais celui qui croirait surprendre un poisson en approchant par derrière se tromperait grossièrement.