”JEAN-PAUL HARROY”
Le vingtième siècle a ouvert l’ère des entreprises de colossale envergure, dont les dirigeants eux-mêmes sont bien eu peine de maîtriser toutes les conséquences. Mais le plus grave, c’est que, dépassés par la complexité des phénomènes mis en mouvement par eux et autour d’eux, ces modernes apprentis sorciers se désintéressent de ce qui ne touche pas directement, dans le présent immédiat, à leur initiative. Ils agissent comme si leur activité s’exerçait en vase clos. Et comme leurs voisins font de même, il en résulte que bien des entreprises humaines se portent de nos jours mutuellement préjudice, simplement parce que les spécialistes sont devenus, par la force des choses, incapables de vues d’ensemble.
La nature, source de toute production, n’est pas inépuisable. Une partie des ressources qu’elle fournit ne se renouvelle pas au gré des besoins actuels de l’industrie. Dans une mine par exemple, lorsqu’un filon est épuisé, la production cesse. D’autres ressources, qualifiées de ”renouvelables”, sont susceptibles de se reconstituer indéfiniment si certaines normes de prélèvement ne sont pas dépassées. Tels les produits du champ que l’on cultive sans épuiser le sol; telle la forêt exploitée mais non rasée ; tel le pâturage brouté modérément et qui garde sa valeur au fil des ans ; tels le gibier ou le poisson capturés en quantités raisonnables pour permettre la reconstitution des peuplements.
Les procédés d’exploitation sans cesse plus perfectionnés amènent chaque année des prélèvements plus lourds dans la faune et la flore, pour subvenir aux exigences d’un standard de vie qui s’élève et d’une population humaine qui augmente sans cesse, au rythme affolant de deux cents millions d’unités tous les dix ans, un milliard par demi-siècle !
Les équilibres naturels sont rompus. Les sols s’appauvrissent. Les forêts disparaissent. Les ressources hydriques s’épuisent. Le gibier sauvage est exterminé. Le poisson de mer et d’eau douce se raréfie. Et ces amoindrissements, que peu d’hommes osent regarder en face, dont nous portons tous plus ou moins volontairement la responsabilité, constituent pour l’avenir de l’économie humaine une menace effrayante, que l’on peut s’étonner de voir si rarement dénoncée.
Au moment même où les consommateurs augmentent vertigineusement en nombre, les sources en matières premières, malgré les progrès de la technique - et parfois à cause même de ces progrès - tendent à s’amenuiser. Une action de protection de la nature s’impose donc, problème d’extrême actualité, bien plus important en réalité que ne se l’imaginent tous ceux qui gardent encore l’impression que cette entreprise vise seulement des buts esthétiques et culturels, et qui croient que ses adeptes songent seulement à préserver de la destruction des sites pittoresques ou des espèces animales sympathiques.
