A cause de son besoin de lumière, la végétation est limitée aux couches superficielles. Elle est formée soit de plantes fixées sur la beine des rives, en une série de zones concentriques liées à la profondeur, soit d’éléments fins, algues microscopiques variées, collées, et végétant sur les rochers ou cailloux, soit d’espèces analogues flottant en pleine eau, le phytoplancton. Une foule d’animaux variés, rotifères, vers, mollusques, insectes, etc..., vivent aux dépens de ces végétaux et sont ensuite la proie des poissons.
La beine :
Les plantes qui la peuplent entre le niveau des hautes eaux et la bordure du mont, forment, selon leurs exigences, des zones grossièrement parallèles au rivage, caractérisées chacune par des espèces particulières.
Une première bande, dont les éléments les plus courants sont les carex ou laiches et les joncs ainsi que certaines graminées, couvre la zone alternativement découverte puis inondée au moment des plus hautes eaux. Dans cette cariçaie, les brochets peuvent s’infiltrer pour frayer au printemps, parce que la faible épaisseur de l’eau a déjà permis un réchauffement sensible. A cette bande font suite les peuplements denses de la phragmitaie, fourrés presque impénétrables de grands roseaux, (Phragmites communis), dont les souches puissantes peuvent être accrochées dans le sol vaseux ou sableux sous plus d’un mètre d’eau. Au cours de l’été, ces fourrés sont pavoisés de grands panaches de fleurs rougeâtres en grappes, du plus bel effet.
La limite n’est d’ailleurs pas très nette vers le large avec la zone plus profonde où se dressent les tiges de grands joncs (Scirpus lacustris) entre lesquelles la circulation est assez malaisée, mais où la faible profondeur permet d’apercevoir, au passage, quelques poissons en quête de nourriture. C’est dans cette zone, au printemps, que l’observateur passionné doit venir s’installer. Là, à cheval sur la scirpaie que nous venons de quitter et sur la nupharaie alors resplendissante des fleurs de nénuphars jaunes (Nuphar luteum) ou de nénuphars blancs (Nymphea alba) dont les feuilles couvrent de larges espaces, dès que la température de l’eau atteint environ 18 degrés, commence en effet la ponte des carpes et des brèmes. A distance, vous êtes attiré par le tintamarre des sauts des reproducteurs. Si vous vous approchez sans précautions, vous voyez les roseaux ou les feuilles de nénuphars vibrer ou osciller précipitamment, et vous pouvez apercevoir quelques ombres qui filent sous le bateau. Plongez la main et retirez une touffe de racines que les acrobaties de tous ces poissons auront à moitié dégagée de la vase du fond; vous trouverez ces racines couvertes de petites perles ambrées de 1,5 mm. de diamètre au plus, qui sont les oeufs nouvellement déposés. Quelques jours encore, et de véritables nuages de jeunes alevins vont se répandre dans tout ce domaine, attirant les jeunes carnassiers, brochets ou percheaux, qui trouveront là une table abondamment garnie.Plus profondément, entre trois et six mètres, s’étend la potamaie, zone des plantes submergées, n’amenant que leurs fleurs à la surface, potamots de diverses espèces (Potamogeton) et les élégants cératophylles (Ceratophyllum) et myriophylles (Myriophyllum) dont les feuilles, réduites à des touffes de filaments, donnent un aspect vaporeux à l’ensemble. C’est le refuge estival de la grande masse des cyprinidés : carpes, tanches, brèmes, gardons, qui trouvent là, sur les plantes ou dans le sol, une faune abondante de vers ou de larves vivant aux dépens de la substance des végétaux ou des déchets qui en tombent. C’est aussi sur la bordure de cette zone que se postent, à l’affût, les grands carnassiers, et c’est là que leurs proies trouvent un refuge provisoire.
Au-delà, jusque vers dix ou douze mètres, en partie quelquefois sur le mont, nous ne trouvons plus qu’une sorte de prairie rase de deux à trois décimètres d’épaisseur seulement, la charie, formée par un peuplement dense de végétaux (Chara) à tiges et ramifications raides, imprégnés de calcaire et dépourvus de feuilles. Au-dessus de cette prairie évoluent toutes les espèces dont nous venons de parler. Cette masse de végétaux joue un rôle éminemment utile en tant que réserve de nourriture et d’abri pour la majeure partie des poissons peuplant le lac. Elle est en outre la cause, par son activité, de la teinte générale du sol de la beine. C’est, en effet, aux dépens du gaz carbonique dissous dans l’eau que s’élabore une partie de la substance végétale. Cette disparition de gaz carbonique est compensée, dans le voisinage le plus immédiat, par la décomposition des bicarbonates libérant du CO2 et déposant du carbonate de calcium insoluble à la surface des tiges ou des feuilles. La. pellicule formée leur donne cet aspect grisâtre et granuleux bien connu pour les grandes feuilles des potamots. Ces dépôts tombent peu à peu sur le fond, et mélangés aux débris organiques, donnent une sorte de vase calcaire de teinte claire caractéristique : la craie lacustre.
Une faune spéciale habite ce sol bien éclairé. Si le fond en est uniquement vaseux ou sableux, de longs sillons tortueux permettront de repérer quelques beaux individus de nos grandes moules d’eau douce (Unio et Anodonte), dont les moeurs sont si curieuses et dont l’élevage en aquarium réserve quelques bons moments à l’observateur attentif. Agrippées à leur surface, grâce à leur byssus, ou fixées sur les rares bases solides, cailloux ou débris variés tombés là, les coquilles pyramidales de la petite moule (Dreissensia) apparaissent par milliers. Si cette zone superficielle du lac, au lieu d’être bordée par une rive plate peu profonde, vaseuse et chaude comme celle que nous venons d’étudier, est limitée par une rive caillouteuse, ou par une rive rocheuse, la végétation telle que celle que nous venons de décrire ne s’installe pas. Quelques algues filamenteuses s’agrippent aux surfaces, un léger revêtement de diatomées et d’autres algues microscopiques forme un enduit gluant, au milieu duquel évolue toute une faune très proche de celle des cours d’eau à truite : larves d’éphémères, larves de phryganes parmi les insectes, planaires parmi les vers, petits mollusques particuliers à ce genre d’eau, s’installent sur les faces ou dans les fissures ombragées des couches avoisinant la surface de l’eau, que le vent vient projeter sans arrêt sur ces obstacles.
Cette eau brassée à l’égal de celle des torrents constitue un milieu adapté à la vie de ces êtres exigeants. Plus bas, le rocher ou les cailloux se couvrent encore en abondance des coquilles de la Dreissensia, dans les eaux où ce mollusque s’est installé à la suite de ses migrations originaires d’Europe orientale. Au milieu de ce paysage naviguent quelques espèces particulières, par exemple : le chabot (Cottus gobio), compagnon habituel de la truite dans les rivières, la blennie cagnette ou chasseur (Blennius Fluviatilis), curieuse spécialité du lac du Bourget, dont les canines, la crête, le profil de caméléon et les délicates couleurs font un objet d’étonnement. Si vous soulevez les pierres sans précautions, l’un et l’autre filent comme des flèches. Mais si vous observez la blennie dans les zones rocheuses, vous la verrez circuler en quête d’une proie, dressée sur ses nageoires, glissant lentement entre les parois presque verticales.
Sous les cailloux, dans les trous de rochers, se cachent encore, ici ou là, les jeunes lottes (Lota lota) avec leur barbiche formée d’un unique barbillon situé sous la lèvre inférieure. Quelques jeunes percheaux isolés circulent aussi à peu de distance du fond ou des rochers à pic sur lesquels on les voit, de temps en temps, picorer quelques larves d’insectes. Parfois, ce sont d’immenses bancs de jeunes de cette espèce qui, mêlés aux ablettes et aux petits gardons, défilent au-dessus de cette zone littorale.
Le mont :
C'est le début de la zone à pente rapide, le talus d’éboulis des alluvions variés arrachés au cours des temps aux terrains bordant le lac. La prairie de chara en couvre souvent la marge supérieure en même temps que le bord de la beine. Mais, en dessous, cette zone est surtout caractérisée par l’abondance des débris de coquilles des mollusques vivant à des niveaux supérieurs.
Le fond :
C’est, avec une pente de plus en plus faible jusque vers le centre du lac, le dépôt de vase impalpable qui l’a formé. Au contact de cette vase, parfois très riche en matière organique, des fermentations plus ou moins importantes prennent naissance.
Vers le large en pleine eau, ou dans la profondeur, les plus gros individus se risquent dans ce que l’on appelle la zone pélagique. Là, dès que l’on s’est éloigné du rivage, il n’est plus d’autre protection que la fuite. Et c’est bien en une chasse perpétuelle que se règlent les relations entre gros carnassiers et individus des autres espèces, cyprinidés en particulier, mais aussi salmonidés, omble (Salvelinus alpinus), lavaret (Coregonus wartmanni) et espèces voisines qui vivent en permanence dans cette zone, en dehors de leur période de reproduction ou de prime jeunesse.
En pleine eau prospèrent, en dehors du poisson, une flore et une faune microscopiques, ou dominent surtout certains groupes de diatomées parmi les végétaux, et, parmi les animaux, de petits crustacés copépodes ou cladocères, dont le plus connu est la daphnie. Ces éléments du plancton ont été étudiés ailleurs et il n’est pas utile d’y revenir ici, sauf pour noter que, parmi les cladocères, figurent quelques espèces particulières à certains lacs à eau pure. Les deux plus grandes du groupe (Bythotrephes et Leptodora) sont d’élégants animalcules transparents, progressant comme la daphnie par battement de leurs antennes transformées en rames. Elles sont très recherchées par les corégones.
Ombles et corégones demandent, pour prospérer, des eaux riches en oxygène et fraîches. Aussi ces espèces sont-elles cantonnées en profondeur dans les lacs. Dans ceux qui sont en voie d’eutrophisation pour des raisons diverses, comme Annecy à cause de l’augmentation des quantités d’eaux usées domestiques, ou Paladru, la zone de vie est limitée vers le fond à cause de la disparition de l’oxygène et vers la surface à cause de la chaleur. Dans les lacs tels que Nantua, typiquement eutrophes, ces salmonidés ont disparu. C’est dire que l’attention doit être attirée sur les graves perturbations que peuvent entraîner dans la faune des lacs simples les modifications dans la densité de la population humaine, même temporaires, comme cela se produit pendant la saison touristique autour du lac d’Annecy.
Ces modifications dans la nature de l’eau profonde influent évidemment sur la composition de sa flore et de sa faune, ainsi que sur celle de la vase à son contact. L’eau de fond des grands lacs, riche en oxygène, est encore peuplée d’espèces à exigences respiratoires assez fortes, mollusques, vers, larves d’insectes, crustacés et, parmi ces derniers, des types aveugles analogues A ceux des nappes d’eau souterraines. Là où les eaux sont pauvres en oxygène, à cause de l’abondance des matières organiques, elles renferment un certain nombre de types spéciaux bien connus et, en particulier, certains éléments de faune d’étang, parmi lesquels les larves transparentes, flottant en pleine eau, de diptères voisins des moustiques (Corethra). Le Léman et le Bourget sont, par exemple, des lacs sans corethra; Annecy, par contre, Paladru et Aiguebelette sont des lacs à corethra.
A cet état de choses qui influe sur la nourriture des corégones, se rattachent quelques cas de captures de ces espèces intéressantes. Dans les lacs en voie d’eutrophisation, leur nourriture est, en effet, surtout constituée par ces larves de corethra. Et dans ces mêmes eaux il n’est pas rare, alors, d’entendre parler de captures réalisées avec la ligne appâtée aux larves d’insectes, des éphémères dans ce cas, alors qu’ailleurs une telle pêche est un événement sensationnel.
